#02 L’âge pivot de la quadra

Vous n’allez quand même pas croire que je vais vous faire un podcast sur la réforme des retraites ? Que j’allais parler des métros bondés, genre peau à peau, haleine contre haleine, transpiration contre transpiration ? Vous n’allez quand même pas imaginer que j’allais vous parler de nos montres connectées où on a explosé en 1 journée les anneaux activités de la semaine ? Que nos mollets, à force de 3 heures de marche par jour, ressemblent à ceux d’un cycliste du tour de France sous anabolisants ? Vous n’avez pas pu penser une seule seconde que j’allais vous donner mon avis sur ces 40 jours de grève qui ont catapulté le record de Mai 68, pétards et macramé en mois (encore que ça revient en force le macramé en déco).
Que nenni !
Je vais vous parler d’un autre âge pivot, de ce moment où nous femmes, nous avons pivoté, de ce moment où on s’est rendues compte à l’évidence que cela, on pouvait plus se le permettre, que c’était trop tard, qu’on avait passé un cap.
Pour vous parler de notre âge pivot, je vais vous parler du point 0 de mon histoire EEMTF.
Le point 0 ( pas le G les filles, j’ai entendu dire Michel Cimez qui disait que c’était un leurre, mais on fera un podcast sur le sexe un peu plus tard…).
Tout est parti de ce jour où ma mère portant des cuissardes sous une jupe patineuse en laine de chez Manoukian, m’a collé un sentiment de honte cuisant quand elle s’est pointée à l’école dans cette tenue. On est en 1988, J’ai 15 ans, elle à peine 36. Et là, le choc. Je la trouvais décalée dans ces bottes, pas à sa place. Sa place de quoi ? Petite conne.
Parce que j’avais mes règles et que j’avais déjà vu le loup, je pouvais lui donner des leçons de fashion mother ? Ma grande fille m’aurait fait la même scène, je lui aurai vertement remis la tête dans le bon sens. D’ailleurs elle ne l’a jamais fait donc 2 possibilités : soit je n’ai jamais porté une tenue prompte à la faire réagir, soit j’ai une fille exceptionnelle. Soit ( merde ça fait 3 possibilités ) on a accepté que les femmes s’habillent comme elles le veulent maman ou pas maman, quadra ou pas quadra.

Bref revenons à la mienne de mère.
Je lui ai fait une scène digne de l’exorciste, l’exhortant à s’habiller dignement. Avec l’intransigeance de la jeunesse, en une fraction de seconde, j’ai catégorisé ma mère en tant que mère, la cantonnant à cet unique rôle, l’empêchant d’être une bombe sexuelle.

Elle venait me chercher à l’infirmerie, gentiment et je l’ai pourrie et invectivée. J’étais déchaînée comme un ado qui se rend compte qu’il est en edge.
Quelques temps plus tard, je tombe sur le film de Christopher Franck L’année des méduses. Vous en souvenez-vous mesdames ? Quand cette petite garce de Chris, jouée par Valérie Kapriski, balance ses fesses et ses seins qui tiennent tous seuls, défiant les lois de l’apesanteur à un Bernard Giraudeau qui réagit autant qu’un bulot neurasthénique. Car c’est la MÈRE de Chris, la sublimissime Caroline Cellier qui excite notre beau Bernard.

Chris, folle de rage et de jalousie, regardera sa mère et lâchera le mythique « Maman, il serait temps que tu décroches ».
Voilà voilà voilà. On est donc bien d’accord. Si on est mère, on peut plus être un objet de désir. Si on a passé un certain âge, notre vagin n’a plus le droit d’être un endroit de plaisir.

Pour terminer cet exercice en forme de catharsis, je peux vous confier que 30 ans plus tard, le souvenir de cette scène avec ma mère me hante encore quelques fois. Je me sens tellement merdeuse ! Alors je ne veux pas orienter ce billet d’humeur sur l’aspect sexuel mais sur l’aspect fashion.

L’âge pivot je me souviens précisément à quel moment je l’ai vécu.
L’histoire de la petite jupe en léopard que vous avez pu écouter sur la musique du podcast est une réelle expérience, et je vais même vous dire qu’elle a été le point de départ du concept EEMTF. Une trop jolie petite jupe ZARA, en tissu léopard rouge et noir, aux genoux, avec une coupe un peu stricte donc plutôt sage si ce n’est la couleur du tissu. Je venais de perdre enfin, après 5 ans de lutte, mes kilos de grossesse et c’était une fucking bonne raison pour se refaire une garde robe. C’est un peu comme le concept de l’apéro ( voir le premier épisode ) : il y a toujours une bonne raison pour se refaire une garde-robe.
La jupe dans la main, en mode Koh Lanta, prête et toute guillerette à faire 3 heures de queue pour l’essayer, je tombe nez à nez avec ces grands miroirs et LA telle la gazelle à l’affût du moindre bruit ( enfin plutôt le basset-hound à l’affût du morceau de sucre ) je me fige et je SENS que la petite jupe me DÉVISAGE littéralement. Et je l’ENTENDS me dire : « Heu t’es pas sérieuse là ? À ton âge ? ».
Anna, du royaume d’Arendelle, figée par sa sœur dans la Reine des Neiges 1, c’est de la rigolade par rapport à ce que j’ai ressenti.
La carte bleue entre les jambes, j’ai quitté la queue de nymphettes ( oui du coup je me suis sentie la seule carte senior du magasin ) et j’ai reposé la jupe sur le premier portant venu, sous le regard mauvais d’une des vendeuses parce que ce n’était pas le bon.
Le soir même, sous le regard flegmatique de l’homme, j’ai vidé mon dressing et mis systématiquement au clou tout ce que je considérais comme désormais décemment importables, lingerie fine comprise. J’ai embrayé sur un Rully pour faire passer la pilule. La bouteille y est quasiment passée. J’y ai noyé mes belles années.

J’ai donc ressenti le phénomène de l’âge pivot, celui de l’abandon de l’insouciance dans les magasins où seul l’aspect esthétique, et accessoirement le prix, peut nous faire choisir un vêtement. Quel temps magnifique que celui de la désinvolture, du « rien à carrer si c’est trop court, trop rouge, trop décolleté » et welcome dans le temps du esthétiquement quadra correcte.

Fini l’époque où on peut se jeter sur un pantalon en cuir sans se poser la question, ou sur un haut transparent sans savoir si les seins vont tomber.

Est ce que c’est encore de mon âge ?

SI je défends une liberté que j’estime tout à fait acquise à tous les niveaux, il n’en est pas moins que je respecte dans le même temps une certaine notion du ridicule. Oui je pense que certaines dérives de la mode ne siéent pas aux quadras. On les qualifiera d’originales sur une fille de 20 ans, gonflées sur une de trente et risible sur nous. Pire, on provoquera l’effet inverse. Celle de nous vieillir. Que dire d’une veste Chanel ou type Chanel sur nous ? En total look. Il faut oublier ça sinon la queen Mum passera pour une fashionista à nos côtés ; la pimper avec un jean et des converses, possible mais on sent le look trop étudié ; « trop » justement en essayant de contrer l’effet. Et on perd au naturel. Et le naturel est sûrement ce qui nous va le mieux pour assumer notre âge.

J’aime trop la liberté pour être dogmatique, même en matière de mode. Vaut mieux se sentir belle et sexy en pull façon Jane Birkin si c’est son style plutôt que de trébucher sur des Louboutin.

Donc loin de moi l’idée d’imposer des diktats, de m’auto proclamer grande prêtresse du bon goût au bon moment et de lister in extenso ce que nous pouvons porter ou pas. Mais juste d’être vigilante sur ce moment qui vous est, ou va vous arriver. Cette prise de conscience de l’âge pivot n’est pas le moment le plus fun de notre vie de quadra, je vous l’accorde, mais je pense que c’est aussi le moment où paradoxalement on prend conscience de notre féminité, des parties de notre corps que l’on va savoir mettre en valeur et certaines que l’on va plutôt… cacher. Il s’agit aussi pour nous, de s’affranchir du regard de l’autre, de ne pas rentrer en compétition avec une minette de 20 ans: c’est perdre du temps, et dépenser beaucoup d’énergie à se faire du mal. C’est rentrer dans un duel perdu d’avance et qui ne peut générer que frustration et dépression. Je dis souvent, et sans aucune jalousie ni agressivité, que c’est toujours assez facile d’être jolie à 20 ans. Je vois aujourd’hui mon corps par endroits abimé comme un post-it de mon existence et le regarde avec beaucoup de tendresse et d’empathie. Poser un regard clément et bienveillant sur ce corps qui a traversé les épreuves de la maternité, de la maladie, tout simplement du temps. Et prendre conscience que prendre soin de soi, s’accorder du temps pour soi est une des solutions pour trancher ce noeud gordien. Et tant pis si ce soir, on a loupé la douche du petit dernier, il sentira bon quand même demain matin. Et surtout, ne jamais oublier qu’on est une femme avant d’être une mère sinon il va nous manquer un bout de nous et cela va vous éclater à la figure, littéralement et les rides de l’amertume vont nous consumer, nous et notre salaire en piqure de Botox.

Ah au fait, quelques semaines pus tard, je suis allée chercher la petite robe en léopard. Et en solde en plus.

Et en même temps fuck.

Et en même temps fuck : Un podcast écrit par Esther Pi, assistante de production Méline Iscache, sous la relecture attentive de Sandrine Del Sol, illustration Marie Félix et musique originale Many Kinds Design.

Crédit photo Adam Birkett for Unsplash

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